Retour au village... mondial
Armé d’un photophone et d’une connexion Internet, tout un chacun peut jouer les reporters du quotidien, voire les justiciers. Assiste-t-on à l’émergence d’un regard social mondial ?
Les technologies font-elles évoluer notre rapport à l’autre, ou se contentent-elles de donner de nouvelles formes à l’expression de notre être social ? En tout cas, l’explosion de l’image sur les nouveaux réseaux provoque toutes sortes d’effets de bord révélateurs d’un certain flottement dans la perception de la sphère privée. Le fameux quart d’heure de gloire promis à tous par Andy Warhol prend aujourd’hui toute sa mesure avec la puissance de diffusion de l’Internet et la démocratisation de toute la chaîne vidéonumérique, à commencer par la généralisation des photophones. L’épisode Star Wars Kid l’avait bien montré, qui avait fait une star mondiale d’un gamin qui s’était filmé lui-même en train de mimer maladroitement un combat au sabre laser : un de ses camarades d’école avait mis la vidéo sur Internet, donnant lieu à une avalanche de reprises et de parodies, avec tout ce que cette célébrité pouvait avoir d’oppressant pour un adolescent qui ne l’avait pas désirée et qui l’a vécue comme une humiliation... mondiale. Que dire alors lorsque cette humiliation est délibérée, et que l’exposition au regard social a valeur de punition ? Une jeune femme coréenne vient de faire cette amère expérience : ayant refusé de nettoyer les excréments déposés par son chien dans une rame de métro, elle a été prise à parti par les voyageurs ; l’un d’entre eux s’est empressé de la photographier et de diffuser la scène sur Internet, initiant une chasse à l’homme à l’échelle du pays qui a fini par aboutir à ce que quelqu’un la reconnaisse et que son identité soit dévoilée et associée à l’incident. Ce qui revient à transposer aux rapports sociaux une pratique déjà bien ancrée dans les comportements des consommateurs, qui veut par exemple qu’on mette en ligne sur son blog la photo de la grenouille qu'on a trouvée dans sa salade au restaurant. Et cela n’a rien de bien neuf non plus, il s’agit d’un bâtard technologique entre le lynchage et le pilori (aboli en France en 1848). On peut aussi parler de « société de la transparence », comme on le fait pour mettre en valeur le principe vertueux d’exposition à ses pairs qui sous-tend la publication sur les blogs. De là à y voir un progrès...
Fin de règne pour la e-confiance ?
Les scandales à répétition en matière de vol de données personnelles dans de grands établissements de confiance pourraient freiner l’essor des échanges dématérialisés.
Une récente enquête menée au Royaume-Uni indique que 17% des personnes interrogées avaient cessé de recourir aux services bancaires en ligne, tandis que 13% avaient renoncé à acheter sur Internet. La raison ? Des craintes grandissantes en matière de sécurité. Il faut dire qu’encore récemment des banques de premier plan aux Etats-Unis ont reconnu le vol de données personnelles concernant 670 000 clients. De son côté, l’activiste américaine BJ Ostergren mène campagne pour obliger les politiques à réagir en cherchant puis en rendant publiques des données les concernant, notamment leur numéro de sécurité sociale qui aux Etats-Unis est la clé de nombreux échanges. Car des projets publics de mise en ligne d’un certain nombre de documents officiels, menés sans discernement, y ont conduit à la divulgation des données personnelles de nombreux citoyens.
M_é_d_i_c_a_m_e_n_t p_a_s c_h_e_r
Le secteur pharmaceutique voit ses activités de gros menacées par Internet au moment où les profits se concentrent dans des médicaments de niche à fort potentiel. Viable à long terme ?
Plusieurs phénomènes sont en train de bousculer l’équilibre économique des grands laboratoires pharmaceutiques : l’arrivée en force des médicaments issus du vivant (le nombre de grosses ventes dérivées des biotechnologies a été multiplié par 3 entre 1999 et 2004 et devrait encore doubler d’ici 2007), et le choix politique des génériques un peu partout dans le monde. C’est sur ce créneau, et sur celui de la contrefaçon, que se fonde le succès des pharmacies Internet, officielles ou non, respectueuses ou non des réglementations en vigueur et, de toute façon, transnationales. Leur prolifération inquiète, en termes de risques immédiats pour la santé publique, mais également parce qu’elle pourrait conduire à une déstabilisation profonde du secteur, avec des risques de pénurie à long terme. Sans compter tous ces pourriels, qui sont une véritable infection...
Bip repetitam
Pros du marketing et de la communication commencent à explorer les possibilités du téléphone mobile, à commencer par son aptitude à jouer les pense-bêtes « intelligents ».
C’est un succès : un projet pilote conduit au Yorkhill Hospital de Glasgow l’an dernier a prouvé l’efficacité de l’envoi de SMS pour rappeler aux patients leurs rendez-vous – l’hôpital envoie désormais quelques 2000 textos par mois. 11% des patients externalisés manqueraient leurs rendez-vous, soit un surcoût de quelque 300 millions de livres pour la sécurité sociale à l’échelle du pays. Autre campagne menée au Royaume-Uni, celle de Multimap, spécialisé dans le marketing mobile, qui à l’occasion d’un week-end de mai généralement meurtrier sur les routes (bank holiday), a diffusé des messages rappelant toutes les deux heures aux automobilistes la nécessité de faire une pause (350 personnes mourraient chaque année dans un accident causé par l’endormisssement). En France aussi, les services sur mobile rivalisent d’imagination. Orange, en partenariat avec les éditions Hatier, spécialisées dans les manuels scolaires, propose aux aspirants bacheliers un programme de « coaching » par SMS personnalisé destiné à les soutenir et à les guider dans leurs révisions. De là à créer ainsi un nouvel espace de profilage pour le placement de produits... Orange devrait en effet travailler ces prochains mois sur des programmes de « m-coaching » avec Danone, Vocable, Adidas, le journal Management, Club Med Gym ou encore Larousse.
Croisement de données : le bon plan
Comme annoncé, la guerre des moteurs de recherche se déplace sur le terrain de la géolocalisation ; l’ingéniosité de quelques « hackers » y ajoute des services de proximité.
Depuis que Google a lancé aux Etats-Unis (bientôt en Europe) le service Google Maps de géolocalisation et de recherche locale, de nombreux développeurs s’en sont emparés pour y greffer leurs propres services : vue aérienne de la ville associée à un service de mise en relation pour la location d’appartements et complétée par une vue des commerces locaux, connexion de l’outil avec toutes sortes de sources d’informations routières et d’événements pouvant affecter le trafic, connexion avec un service de partage de photos en ligne permettant de situer les clichés, etc. De son côté, Amazon (A9) a lancé un projet à l’échelle du continent pour photographier et répertorier tous les commerces. Et Bill Gates vient d’annoncer le lancement à l’été de MSN Virtual Earth, qui couple moteur de recherche, images satellite et espace personnel de prise de notes pour recherches multiples.
On est tous « pod »
Bousculée par le numérique et le succès des baladeurs MP3, la radio ne saurait échapper longtemps à une consommation de moins en moins captive des notions de programme et de chaîne.
Deux études publiées à un mois d’intervalle apportent un éclairage sur notre consommation audio à l’heure du numérique. La première, publiée par Forrester Research, pointe notamment l’essor de la radio par satellite (+150% aux Etats-Unis en 2004) et de la consommation de flux audio via Internet (radios en ligne ou programmes en ligne de radios « classiques »). L’autre étude, publiée par les analystes du NPD Group, confirme la tendance, avec notamment une croissance de 37% de la consommation de flux musicaux gratuits, avant de noter une croissance annuelle de 22% du nombre de personnes ayant écouté de la musique sur leur ordinateur. Le succès du iPod d’Apple et de ses désormais nombreux imitateurs s’inscrit dans cette logique – laquelle vient de donner naissance à un nouveau phénomène de société : le « podcasting ». Il s’agit de télécharger les émissions de radio pour les écouter ensuite à sa guise, un service d’alerte informant l’auditeur lorsque de nouveaux programmes sont mis en ligne. En s’abonnant aux alertes de son choix, on se compose ainsi son propre programme, que l’on peut écouter au moment de son choix. Des amateurs mettent en ligne leur propre programme, qu’il s’agisse d’émissions qu’ils réalisent eux-mêmes ou de leur sélection d’émissions « professionnelles ». Car l’offre s’étoffe à grande vitesse : la BBC, ABC News, NBC, le Washington Post, etc. De grands réseaux américains lancent des émissions, voire des radios, exclusivement diffusées de cette façon. Au point que Steve Jobs, patron d’Apple, vient de boucler la boucle en annonçant que la prochaine version d’iTunes intègrerait la gestion des « podcasts ». Et l’intérêt des grands groupes comme Europe2, FunRadio, NRJ ou surtout Skyrock pour les blogs, phénomène connexe, laisse prévoir que le podcasting ne saurait tarder à gagner la France.
A demain, mon vilain...
Editeurs de contenus pornographiques et opérateurs de télé-phonie mobile se préparent à surfer sur les services haut débit pour adultes... en essayant de ne pas faire trop de vagues.
Le Minitel en son temps nous avait déjà fait le coup, qui en un rien de temps était devenu rose, et la réputation d’Internet comme pourvoyeur de contenus réservés aux adultes n’est plus à faire. Le prochain terrain de jeu des éditeurs spécialisés est déjà dans votre poche : il s’agit de votre téléphone mobile. D’ores et déjà, fonds d’écrans « hots » et sonneries multimédias suggestives se disputent la bande passante ; en Europe et en Amérique latine, les contenus érotiques représentent près du quart de tout le trafic, avec un marché 2005 estimé à 1 milliard de dollars et promis à quintupler d’ici 2010. Car l’arrivée des services haut débit vient démultiplier les possibilités. C’est ainsi que par exemple Ann Summers, la première chaîne de vente de gadgets sexuels outre-Manche, vient de lancer un site Internet wap permettant l’achat en ligne, avec un système de couponing (tickets de réduction) via mobile incitant les visiteurs en ligne à se rendre dans les boutiques « en dur ». Aux Etats-Unis comme ailleurs, les perspectives de business apparaissent clairement aux éditeurs de « services » pour adultes (jeux, films, dialogues dits coquins, etc.), mais à ce jour les opérateurs hésitent à transporter ces contenus, par peur de la réaction des ligues de vertu et du couperet législatif. Aussi le secteur est-il en train de plancher sur un système de filtrage des contenus mobiles permettant d’en interdire (au moins formellement) l’accès aux mineurs. Le mouvement est de toute façon lancé, et s’attaque à tous les supports multimédias de masse, comme l’illustre par exemple la mise en ligne par Playboy d’un logiciel dédié au iPod Photo d’Apple et destiné à projeter des diaporamas coquins animés et sonorisés. Sans doute l’a-t-on bien compris au Texas, « premier Etat [américain] à fournir de l’Internet sans fil gratuit sur ses aires de repos » selon le slogan de ses dirigeants : une loi vient d’y être votée pour interdire l’accès à la pornographie en ligne sur les hotspots wifi publics, avec risque de peines en correctionnelle. Les sites litigieux répertoriés ont été bloqués, remplacés par une page annonçant « La nudité est un péché. Lisez la Bible. Bonne journée. ».
T’vas voir ta gueule à la récré !
Sans surprise, l’introduction des « nouvelles technologies » à l’école ne suffit pas à y résoudre les problèmes de violence, mais contribue à leur donner de nouvelles formes.
Au pays d’Orange Mécanique, on s’émeut ces temps-ci d’un phénomène qui semble gagner en ampleur parmi les adolescents britanniques. Appelée « happy slapping » (littéralement : joyeux passage à tabac), la pratique consiste à choisir une victime (parmi ses camarades de classe, ou au hasard dans la rue), à la rouer de coups tout en filmant la scène avec son caméraphone, puis à faire circuler le fichier, qui finit souvent par se retrouver en ligne, ou sur le réseau de l’école, ce qui redouble le traumatisme des victimes... et conduit parfois les auteurs à se faire prendre. Une étude menée par l’Université de Calgary dans deux écoles secondaires d’une grande ville de l’Ouest canadien enthousiastes face aux technologies révèle que 54% des étudiants ont déjà été victimes de cyberharcèlement (menaces et agressions verbales par mail, sur les forums de discussion, lors d’un chat, etc.) – six jeunes sur dix ont été victimes de cyberharcèlement entre 1 et 3 fois, et 23% à plus de dix reprises. 41% des victimes ignorent l’identité de leur tourmenteur.