22 février 2006

La main sur le tuyau

Les différentes éditions du SMSI ont mis le projecteur sur les débats autour de la gouvernance de l’internet (à propos de la censure en Chine, ou du rôle de l’ICANN, par exemple). Une autre lutte de pouvoir se profile, qui sera sans doute encore plus décisive pour l’avenir de l’internet. Tant bien que mal, celui-ci s’est en effet construit sur le principe de la neutralité du réseau vis à vis des contenus: les opérateurs télécoms acheminent les données de façon indiscriminée, quelle que soit leur source ou leur nature (pages web ou flux de voix sur IP, par exemple).
Techniquement, cependant, il est parfaitement envisageable de ralentir, voire de bloquer certains flux: les utilisateurs d’un service comme iTunes verraient ses performances varier selon qu’Apple accepte de payer une taxe spécifique à leur fournisseurs d’accès. Impensable? Pas tant que ça: AOL et Yahoo! s’apprêtent à commercialiser un service permettant à des courriels taxés de franchir à coup sûr leurs filtres anti-spams. L’été dernier, Telus, principal opérateur télécoms canadien, en bisbille avec un syndicat à propos d’un plan de licenciement, a mis en place un verrou interdisant à tous ses clients d’accéder au site internet de ce syndicat. Aux Etats-Unis, un FAI de Caroline du Nord, Madison River Communications, a bloqué les fux de téléphonie IP de Vonage... et a écopé d’une amende de 15 000 dollars de l’autorité de régulation, la FCC.
Il n’est pas sûr qu’une telle amende lui sera encore infligée dans quelques années, le marché américain donnant des signes d’une tendance à la dérégulation : ainsi l’autorisation au rapprochement d’acteurs dominants comme Verizon et MIC ou AT&T et SBC Communications a-t-elle été accordée par la FCC à la condition d’un respect strict du principe de neutralité... pour une période de deux ans. D’ici l’échéance, fixée donc à janvier 2008, une bataille de lobbying s’engage autour de l’hypothèse d’une loi venant inscrire en droit ce principe, que refusent les opérateurs et les FAI.
Et en France ? La LEN se garde bien d’aborder la question et se cantonne à fixer la responsabilité des acteurs quant au trafic des contenus illicites. De toute façon, le réseau actuel des gros tuyaux peut encaisser sans difficulté ce qui remonte par les tuyaux de collecte, l’accent mis sur le débit descendant masquant la misère des débits ascendants. Mais un jour ou l’autre... Au fait, votre compagnie des eaux vient d’appeler : il va falloir acquitter une surtaxe pour continuer à faire du pain avec l’eau du robinet - à condition de demander poliment.