24 février 2006

Money oui mais monnaie non

Annoncé depuis le début des années 2000, l’essor de l’argent électronique se profile.
Qu’est-ce que l’argent, s’interroge Bruce Sterling au fil d’un magistral essai pour les colonnes de Forbes, sinon un moyen de calculer (« to compute ») la valeur des biens et des services pour en permettre et en réguler les échanges ? Et si l’argent devenait purement électronique, si au lieu que notre banque nous propose une carte bancaire, notre carte bancaire avait sa propre banque embarquée dans la puce ? Alors le fait même d’acheter pourrait rapporter de l’argent, si j’étais un client dont les goûts dictent ceux de mes pairs. Ou le prix des choses varierait en « temps réel », en fonction de l’offre, de la demande.
Et de la météo est-on tenté d’ajouter : que ceux à qui les hauts et les bas de la bourse donnent le mal de mer se préparent à s’accrocher au bastingage... et à dire goodbye au papier monnaie, pour citer le titre d’un article de Newsfactor repris par Yahoo! à propos de l’explosion au Japon des solutions de paiement tout électronique à base de cartes RFID ou de puces sur mobiles. Ils sont déjà 15 millions de Japonais à être équipés, ils seront 40 millions en 2008, soit le tiers de la population de l’archipel. 87 millions en Europe en 2010, selon Juniper Research. Et déjà apparaissent des services de paiement par texto, l’équivalent d’un PayPal via mobile, qui reproduisent pour le monde « riche » l’utilisation en Afrique des cartes téléphoniques prépayées comme monnaie pour les échanges à distance.

Un jeu d'enfant

Les enfants, comme les adultes, transférant en ligne une part de leur consommation média, il suffit de les y suivre.
Doit-on s’en étonner, s’en réjouir, s’en inquiéter ? – après tout, le ludo-éducatif est un créneau qui ne date pas d’hier. Toujours est-il que de grands acteurs du secteur du divertissement et de la communication se positionnent en ligne avec pour ambition de capter une audience de plus en plus jeune... comme à la télé. La BBC, précisément, a lancé en janvier BBC jam, une « expérience en ligne à haut débit destinée à compléter les activités scolaires » et destinée aux 5-15 ans. L’objectif n’est pas de fournir un contenu pédagogique pour l’école, mais de motiver le désir d’apprentissage individuel en parallèle de ce qui se pratique en classe.
De son côté, Disney lançait au même moment Playhouse Disney Preschool Time Online, une chaîne haut débit à péage (50 dollars par an) également présentée comme un parc thématique virtuel. Selon ses responsables, il s’agit du service le plus orienté vers l’apprentissage de toute l’offre Disney Online, qui comprend également Toontown Online, un jeu multi-joueurs pour les enfants de 8 à 12 ans, and Blast, un jeu du même type mais pour les 5-9 ans. La nouvelle chaîne s’inscrit en complément de l’existant et vise les enfants en âge préscolaire, avec des activités comme la reconnaissance des formes, des lettres, etc. A ce jour, il n’est pas prévu d’y insérer d’espaces publicitaires.

23 février 2006

On est prié de ne pas tripoter la serveuse

Les Bordelais de JazzMutant commercialisent, sur la base d’un brevet propre, un écran tactile capable de réagir aux commandes de plusieurs doigts en simultané, associé à diverses interfaces spécialisées dans l’informatique musicale. Sur un prototype similaire, un chercheur américain de l’université de New York a raffiné l’appareillage matériel et logiciel au point de dépasser la souplesse du système qui permet à Tom Cruise de piloter les souvenirs des «precogs» dans Minority Report. A défaut de pouvoir encore se procurer ce bijou dans le commerce (on en rêve), on peut toujours, pour moins de 20 euros, brancher sur son écran un gadget USB qui le rend tactile sur une portion de sa surface. Bref, toujours plus d’écrans dans nos vies, et des écrans de plus en plus vivants (des recherches sur la piézoélectricité visent même à leur permettre de transmettre des impressions tactiles en réponse aux actions effectuées).
Si l’on croise cette tendance avec celle à l’automatisation de nos sociétés, on obtient une chaîne de fast-food de Caroline du Nord où des écrans tactiles ont complètement remplacé les serveuses pour la prise de commande.

Merci, Fred, pour le fast-food robotique qui vient confirmer le côté visionnaire de MANE (et non, tu ne me feras pas admettre que la fin n'est pas un rien tirée par les cheveux).

Jeff Han se prend pour Tom Cruise

Honni soit qui mal e-pense

Une récente installation au temple Ryokusen de Tokyo permettait de manipuler à distance, via internet, un outil de prière constitué d’un pilon venant heurter une cloche en forme de bol, le tout étant filmé par une webcam.
Prier par internet, le concept a quelque chose de troublant qui n’arrête visiblement pas certains temples indiens qui proposent d’assister à des cérémonies par webcam interposée ou de commander des prières par SMS, et qui ont déployé toute une infrastructure TIC pour gérer les donations par internet. Tout ça n’est pas sans occasionner quelques dépenses, aussi un site comme Onlineblessings.com vous demande-t-il un écôt de dix dollars avant de faire suivre votre demande de bénédiction à qui de droit tandis que le back office informatique envoie un mail au soldat perdu dans les sables irakiens vers qui vont vos pensées – la partie de la transmission destinée aux instances divines étant assumée à haut débit par un révérend manifestement multi-cultuel.
Une autre tendance édifiante est celle du godcasting, néologisme construit sur podcasting, lui-même construit par décalque de broadcasting et qui désigne la diffusion via internet et le téléchargement automatique (par abonnement à un fil RSS) de fichiers MP3 que l’utilisateur retrouve dans son iPod et écoute à son gré – quoi de plus pratique quand on a raté la messe que de récupérer ainsi le sermon dominical ? Entre 10% et 20% des fichiers disponibles auraient un contenu à caractère religieux, selon le Pew Internet and American Life Project.


via FutureWire, décidément à ajouter à vos agrégateurs.

22 février 2006

Tu me la copieras

Les FAI, anticipant la condamnation du peer-to-peer inscrite au projet de loi DADVSI, se positionnent sur le créneau de l’échange de fichiers.
Il y a des coïncidences qui n’en sont pas vraiment, est-on tenté de penser quand on observe qu’à la veille du second passage devant les députés du projet de loi sur les droits d’auteurs et les droits voisins dans la société de l’information (DADVSI), début mars, les deux acteurs « alternatifs » les plus actifs sur le marché du haut débit français, à savoir Free et Neuf télécom, ouvrent à leurs abonnés un nouveau service de partage de fichiers en ligne, clairement orienté vers l’échange de gros fichiers (suivez mon regard...) entre amis et au sein de la famille ; un gigaoctet pour les abonnés à Free et neuf gigas, comme de juste, pour les clients de Neuf télécom (c’est gratuit pour les premiers, l’abonnement mensuel est fixé à 5 euros pour les seconds). Heureusement, les conditions d’utilisation stipulent que le service n’est pas destiné à l’échange illégal de matériel copyrighté et que si un tel usage était constaté, la responsabilité en incomberait intégralement à l’internaute. Ouf, on respire – c’est que le gouvernement a revu sa copie suite à une première rebuffade mais n’en démord pas : il veut sanctionner lourdement (3 ans de prison et 300 000 euros d’amende) toute personne éditant ou mettant à disposition du public « un logiciel manifestement destiné à la mise à disposition non autorisée d’œuvres ou d’objets protégés par un droit voisin » – en trois lettres, P2P.
On peut même imaginer que les dirigeants de Free et de Neuf télécom sont tombés sur la dernière enquête UFC Que Choisir, selon laquelle 88,7% des internautes français copient des morceaux de musique numérisés ; 44% des copieurs s’approvisionnent régulièrement auprès de leur famille, 56% auprès de leurs amis et 27% auprès de leurs relations de travail. 23% des internautes déclarent par ailleurs proposer régulièrement de la musique copiée sur internet, mais 41% à leurs amis, 36% à leur famille et 20% à leurs relations de travail.

Tu pointes ou tu cliques?

Debout au centre d’une place d’une grande ville, vous tendez votre téléphone mobile à bout de bras et balayez les immeubles qui vous entourent dans un long panoramique; ayant ainsi récupéré les programmes et horaires de trois cinémas et d’un théâtre, ainsi que la carte des principaux restaurants et une bonne flopée de tickets de réduction, vous planifiez votre soirée en quelques clics, réservez vos places et allez boire un verre en attendant la séance. Si vous avez un coup dans le nez au moment de diriger vos pas vers le cinéma, la fonction de géolocalisation de votre mobile vous tiendra la main de rue en rue jusqu’à votre fauteuil, puis ensuite jusqu’à votre table, conformément à votre programme de la soirée, accessible sur votre blog via internet pour cette charmante jeune personne qui vous a remarqué et qui vient de scanner discrètement avec son propre mobile le code-barre imprimé sur votre veste dernier cri. Tiens, peut-être est-ce elle justement qui vient de vous envoyer un SMS...
Superposer au monde physique une interface interactive en y dissimulant des hyperliens, voilà bien l’ambition de projets comme celui qui fonde le rapprochement du créateur des Yahoo! Maps avec GeoVector, société qui a mis au point une technologie de pointage associée à une base de données géoréférencées. D’ores et déjà, dans le quartier de Shinjuku, à Tokyo, 10000 lampadaires sont en cours d’équipement en puces RFID permettant aux passants équipés de PDA de récupérer des informations sur les commerces alentours (les autres n’ont qu’à scanner avec leur photophone des QR codes affichés sur des panneaux pour accéder à ces informations) – le support devrait également pouvoir servir de relais d’information en cas de catastrophe. Quant à Semacodeshop, le service proposé consiste précisément à convertir l’adresse URL de votre site internet en QR code (équivalent en deux dimensions du code-barre) et à imprimer celui-ci sur votre T-shirt : tout un chacun peut ainsi accéder directement à votre site, simplement en vous photographiant avec son mobile (les services à base de scan via mobile se multiplient, notamment au Japon).
Un hyperlien sur votre T-shirt!

La main sur le tuyau

Les différentes éditions du SMSI ont mis le projecteur sur les débats autour de la gouvernance de l’internet (à propos de la censure en Chine, ou du rôle de l’ICANN, par exemple). Une autre lutte de pouvoir se profile, qui sera sans doute encore plus décisive pour l’avenir de l’internet. Tant bien que mal, celui-ci s’est en effet construit sur le principe de la neutralité du réseau vis à vis des contenus: les opérateurs télécoms acheminent les données de façon indiscriminée, quelle que soit leur source ou leur nature (pages web ou flux de voix sur IP, par exemple).
Techniquement, cependant, il est parfaitement envisageable de ralentir, voire de bloquer certains flux: les utilisateurs d’un service comme iTunes verraient ses performances varier selon qu’Apple accepte de payer une taxe spécifique à leur fournisseurs d’accès. Impensable? Pas tant que ça: AOL et Yahoo! s’apprêtent à commercialiser un service permettant à des courriels taxés de franchir à coup sûr leurs filtres anti-spams. L’été dernier, Telus, principal opérateur télécoms canadien, en bisbille avec un syndicat à propos d’un plan de licenciement, a mis en place un verrou interdisant à tous ses clients d’accéder au site internet de ce syndicat. Aux Etats-Unis, un FAI de Caroline du Nord, Madison River Communications, a bloqué les fux de téléphonie IP de Vonage... et a écopé d’une amende de 15 000 dollars de l’autorité de régulation, la FCC.
Il n’est pas sûr qu’une telle amende lui sera encore infligée dans quelques années, le marché américain donnant des signes d’une tendance à la dérégulation : ainsi l’autorisation au rapprochement d’acteurs dominants comme Verizon et MIC ou AT&T et SBC Communications a-t-elle été accordée par la FCC à la condition d’un respect strict du principe de neutralité... pour une période de deux ans. D’ici l’échéance, fixée donc à janvier 2008, une bataille de lobbying s’engage autour de l’hypothèse d’une loi venant inscrire en droit ce principe, que refusent les opérateurs et les FAI.
Et en France ? La LEN se garde bien d’aborder la question et se cantonne à fixer la responsabilité des acteurs quant au trafic des contenus illicites. De toute façon, le réseau actuel des gros tuyaux peut encaisser sans difficulté ce qui remonte par les tuyaux de collecte, l’accent mis sur le débit descendant masquant la misère des débits ascendants. Mais un jour ou l’autre... Au fait, votre compagnie des eaux vient d’appeler : il va falloir acquitter une surtaxe pour continuer à faire du pain avec l’eau du robinet - à condition de demander poliment.