[L'Aquitaine Numérique 04] Dossier "Les médias d'information bousculés par internet"

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Ce quatrième numéro de l'Aquitaine Numérique poursuit en Lot-et-Garonne le tour d'Aquitaine des acteurs TIC publics et se fait l'écho de deux grand rendez-vous récents d'AEC: avec les candidats à la présidentielle dans le cadre des questions soulevées par CiNUM, et avec les Aquitains à qui a été présenté le premier volet du Diagnostic de l'Aquitaine Numérique nouvelle formule. Le dossier central, en pleine actualité, traite des médias d'information à l'heure d'internet et du numérique et fait notamment le tour des stratégies des grands acteurs régionaux en la matière: presse, radio, télé.
Le Dossier: Les médias d'information bousculés par internet
Marc Tessier a remis ce 19 février au ministre de la Culture et de la communication un rapport intitulé «La presse au défi du numérique». L’ancien président de France Télévisions y fait le constat d’une chute continue de la diffusion des journaux (de 15 millions de quotidiens vendus après-guerre à 8,5 millions aujourd’hui – plus 1,8 millions de gratuits) bien antérieure à l’arrivée d’internet. Il y confirme néanmoins, sans surprise, que le numérique introduit un facteur de déstabilisation – et de renouvellement – dans des secteurs d’activité sans cesse plus nombreux, au premier rang desquels les médias. Non seulement de nouveaux canaux de diffusion viennent concurrencer la presse, qu’elle soit papier ou audiovisuelle, mais ils sont le lieu de nouvelles pratiques qui reflètent une tendance générale à une participation accrue du consommateur à la création de valeur: en l’espèce, le voici baptisé, peut-être un peu vite, «journaliste citoyen». Les médias réagissent à ce défi, qui touche autant à leur statut et à leurs missions qu’à leur modèle économique, en expérimentant autour de la complémentarité des supports et en jouant la carte des contenus.
1. Internet des médias
2. Information participation
3. Recherche modèle économique
4. La presse expérimente
Retrouvez aussi en fin de dossier des ressources et des liens pour aller plus loin.
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1. Internet des médias
24 heures d’internet
En l’espace de 10 ans à peine, internet a conquis sa place dans la consommation média des Français: plus d’un Aquitain sur deux est désormais internaute (Diagnostic de l’Aquitaine Numérique, février 2007), avec une proportion record de 82% chez les 15-29 ans (Médiamétrie, dont la méthodologie tend à produire des chiffres élevés, table sur 57% d’internautes en France). On observe par ailleurs des usages en consolidation: l’INSEE annonçait en 2006 que le cap était franchi des 25% de Français consultant internet quotidiennement, et le dernier état de la consommation média des Français publié par Médiamétrie//NetRatings comptabilise un temps mensuel passé en ligne en augmentation de plus de deux heures entre décembre 2005 et décembre 2006: avec un pic à 24 heures en novembre 2006, il a été multiplié par quatre depuis 2002.
Internet empiète
La tendance est mondiale, on assiste à un phénomène de substitution des temps de consommation média. La presse papier est certes directement concernée, mais ce sont tous les médias qui sont touchés: si 77% des internautes aquitains déclaraient fin 2006 lire moins de magazines depuis l’arrivée d’internet, ils étaient 86% à déclarer moins regarder la télé. A cela vient s’ajouter un effet de dispersion et de brouillage plutôt inquiétant pour les médias de masse: une étude BIGresearch réalisée aux Etats-Unis en ce début d’année montre qu’environ deux tiers des sondés consultent un autre média tout en regardant la télé, en surfant sur internet ou en lisant le journal (avec des variations minimes d’un média à l’autre).
Dispersion de l’audience
On pourrait y voir un signe rassurant contredisant l’effet de substitution induit par internet mais, outre qu’aucun média ne saurait se réjouir de partager avec un autre le «temps de cerveau disponible» de son audience, ce chiffre traduit en réalité un phénomène de consommation média en mode multi-tâches qui vient remettre en cause la mesure traditionnelle de l’influence respective des différents médias, notamment à destination des annonceurs. Autre phénomène général, la fragmentation des audiences et la tendance à une consommation personnelle, voire solitaire: les récents tests clients en matière de télévision sur mobile ont montré que malgré un confort de visionnage à peine acceptable, les testeurs continuaient de regarder la télé sur leur mobile une fois rentrés à la maison (pour des besoins d’intimité avec le média) – avec à la maison deux ordinateurs, un lecteur DVD de poche et un iPod vidéo, il arrive en tout cas à l’auteur du présent dossier de retrouver les membres de sa petite famille tous occupés simultanément à regarder un film différent, chacun de son côté…
Fragmentation de la fréquentation
Le même phénomène commence à être sensible sur internet. Les instituts de mesure d’audience (Xiti, par exemple) constatent pour la première fois en ce début d’année 2007 une baisse de la fréquentation cumulée des sites qu’ils observent, même une fois redressées les variations saisonnières: la fragmentation de l’audience commence à affecter la fréquentation des grands sites leaders qui jusque là profitaient à plein de l’effet «tout au gagnant» induit par leur masse critique.
Internet source d’info
On va de plus en plus chercher en ligne de l’information. 42% des internautes aquitains ont sur internet une consommation au moins hebdomadaire d’information sur l’actualité, un chiffre en progression de 7 points sur 2006 et qui atteint les 75% si on y ajoute ceux qui en font une consommation occasionnelle. L’étude INSEE précise le tableau: internet représente une source d’information «importante» pour un Français sur deux, et ils sont 68% à estimer qu’internet est «une source d’information complémentaire aux journaux car il permet de trouver des informations de nature différente».
Nouveaux modes d’accès
Ce n’est pas seulement la nature de l’information qui est différente, mais ses modes d’accès et de consommation. Si l’info reste connotée (plutôt que véritablement qualifiée, dans les usages courants) par sa source, elle en est de plus en plus distincte quant à son lieu de consommation en ligne. Les démêles judiciaires de Google en Belgique ont mis en lumière la façon dont les agrégateurs type Google News reprennent les informations des sites de presse pour les proposer sous leur marque. La démocratisation du RSS, qui permet de s’abonner aux contenus d’un site comme à un fil d’agence, accentue la tendance: sa gestion est désormais intégrée en standard dans les dernières versions des principaux navigateurs, Internet Explorer et Firefox. NetVibes ou Windows Live permettent à chaque internaute de se créer son propre portail d’information, en regroupant sur une page personnelle des contenus issus de diverses sources, sites d’information, agrégateurs de news, blogs, etc. Plus besoin de passer par le site émetteur de l’information pour accéder à celle-ci, elle est automatiquement rapatriée au sein de ce portail personnalisé –11% des internautes s’étaient déjà abonnés à des flux RSS en août dernier selon l’étude Ipsos Media Profiling 2006, et l’intégration des outils dans Windows Vista ne fera que renforcer la tendance.
Nouveaux modes de validation
Parallèlement à cette capacité technique, l’évolution d’internet vers ce qu’il est convenu d’appeler le web 2.0 s’est appuyée sur une double valeur des communautés: le lien humain et sa force d’entraînement, d’une part, et la force du nombre, d’autre part (de la somme des apports individuellement inexploitables émerge à l’échelle de la communauté une création de valeur – les anglophones parlent de crowdsourcing). En pratique, cela se traduit par l’arrivée d’outils comme Digg, qui permet à chacun de soumettre une information glanée en ligne et de voter pour les informations qu’il trouve intéressantes. Une sorte de comité éditorial ou de rédac’ chef éparpillé «façon puzzle» entre tous les lecteurs, donc: c’est le principe de Wikio, qui agrège en amont et de façon automatique toutes sortes de sources, y compris des blogs. Scoopeo propose par ailleurs un outil qui s’apparente à une bourse à l’info, mais on commence à voir apparaître des sites comme NewsTrust où il ne s’agit plus de classer l’information en fonction de sa popularité, mais bien d’évaluer collectivement sa qualité et sa crédibilité.
Interview de Franck Mathiau, responsable des programmes de France Bleu Gironde
«Je suis convaincu de la complémentarité d’internet»
Depuis plusieurs mois, Radio France propose bon nombre d’émissions en téléchargement. Ces podcasts rencontrent un vrai succès et se révèlent complémentaires de l’antenne – ils permettent d’élargir l’audience, de toucher un public plus jeune. C’est particulièrement vrai pour des antennes thématiques comme celle de France Inter; mais même une antenne comme celle de France Bleu Gironde peut donner lieu à découpage en contenus identifiés, récurrents, particulièrement adaptés à la diffusion sous forme de podcast – c’est d’ailleurs sur ce type de créneau que nous constatons actuellement notre plus forte croissance d’audience. Le public pourra donc télécharger des podcasts France Bleu Gironde d’ici un ou deux mois: l’outil technique qui permet de les mettre en ligne d’un simple clic est prêt, nous sommes actuellement en phase de test.
Toutes sortes de contenus peuvent vivre en ligne une seconde vie, il est possible de les enrichir avec des données associées qui ne trouvent pas leur place à l’antenne, de mettre en place des synergies avec les artistes et les annonceurs. L’arrivée de la vidéo en ligne va dans le même sens: France Bleu Gironde avait produit il y a quelques années une série comique, «Le standard de Sabine et Martine», qui a connu un franc succès: nous venons de reprendre ce contenu audio en y ajoutant de l’image et la série est diffusée sur le site de France Bleu Gironde.
Cette synergie avec le site internet est particulièrement efficace lorsqu’on peut proposer des produits fortement identifiés, ou des signatures, comme les blogs de Jean-Michel Apathie ou de Jean-Marc Morandini sur des antennes concurrentes. France Bleu Gironde fonctionne moins sur la starification, même si certains de ses collaborateurs sont très intégrés dans la vie locale. C’est du côté de l’ouverture à la parole des auditeurs qu’internet pourrait rendre des services: le répondeur que nous avons mis à disposition des auditeurs cette année implique des choix en termes de diffusion à l’antenne. Sur internet, une fois les contenus illicites expurgés, l’intégralité des messages des auditeurs peuvent être proposés, un équilibre se crée, une sorte de dialogue qui reflète les opinions.
2. Information participation
Succès des forums
Les palmarès de fréquentation des sites internet placent régulièrement aufeminin.com et doctissimo.fr (sites de presse féminine et santé respectivement), tous deux des pure players sans version imprimée, loin devant tous leurs concurrents issus du papier. Leur force? des contenus spécifiquement taillés pour le web, et la place belle faite à l’expression des visiteurs sur les forums.
L’utilisateur contributeur
Les forums et autres lieux d’échanges en ligne sont nés en même temps qu’internet, mais ils ne constituent plus désormais qu’une facette d’un phénomène général répertorié sous l’étiquette UGC (user-generated content, contenu créé par l’utilisateur). L’exemple le plus médiatisé (suite à son rachat 1,65 milliards de dollars par Google un an et demi seulement après sa création) est celui de YouTube, mais son équivalent français DailyMotion connaît lui aussi une ascension fulgurante. Le principe est le même, il s’agit d’une plateforme d’hébergement de vidéos à laquelle se greffent divers outils d’animation de communauté: création de profils utilisateur, systèmes de vote, de commentaire, etc. Selon Médiamétrie-eStat, DailyMotion est rentré dans le trio de tête des sites français les plus fréquentés, après avoir vu ses visites multipliées par 9 en six mois pour atteindre 54,7 millions en décembre 2006.
L’UGC comme chaîne de télé
Un rapport Screen Digest (janvier 2007) évalue à 47% fin 2006 la part des contenus utilisateurs dans la masse explosive de la vidéo en ligne, et table sur 55% à l’horizon 2010, avec un bémol sur lequel on reviendra: cette masse ne génèrera selon les auteurs que 15% des revenus associés à la vidéo en ligne. Ce qui doit rassurer (un peu) les dirigeants de TF1, chaîne qui propose d’ailleurs désormais une émission hebdomadaire de Web-vidéos. W9, petite sœur de M6, proposera bientôt dans «W9.0: les internautes font leur télé» aux internautes de faire leur propre émission à partir de séquences vidéos qu’ils auront produites…
L’accélérateur de la présidentielle
De la même façon que les élections américaines de 2004 ont consacré l’influence des blogueurs, la présidentielle française est en passe de devenir celle de la vidéo en ligne. Les récentes mésaventures d’Alain Duhamel en sont un exemple: filmé à son insu alors qu’il évoquait ses choix politiques lors d’une rencontre «privée» avec une soixantaine d’étudiants, l’éditorialiste s’est vu interdire d’antenne par France Télévisions et RTL pendant toute la durée de la campagne; la vidéo s’est retrouvée sur DailyMotion où un blogueur politique l’a dénichée (presque 125000 visionnages à la date de rédaction). Cet épisode et d’autres du même genre ne sont d’ailleurs pas étrangers au succès d’audience de DailyMotion: c’est là qu’on peut revoir le débat télévisé de la veille, la vidéo caricaturant tel ou tel candidat… ou encore les débats publics de la Communauté Urbaine de Bordeaux. Des initiatives singulières viennent compléter le tableau, comme LaTéléLibre.fr, lancé par John-Paul Lepers (ancien de TF1 et de Canal+) ou encore le PoliticShow du blogueur bordelais Nicolas Voisin (notre dossier «Politique(s) sur les blogs», L’Aquitaine Numérique, sept. 2006).
Des blogs par millions
Selon Médiamétrie (novembre 2006), 8,7 millions d’internautes français consultent des blogs chaque mois (soit 30% de plus en un an); ils sont 4,5 millions à y poster des commentaires et 3,6 millions à avoir créé un blog (+60% en un an) – la barrière symbolique des 100 millions de blogs dans le monde a été franchie fin 2006, mais il est sans doute plus significatif encore de constater qu’à cette époque 17% des internautes aquitains de 15-29 ans avaient créé leur blog, un chiffre qui témoigne d’un usage qui a cessé d’être marginal. Il a donné naissance à toutes sortes d’espaces d’expression dont certains assument des positionnements qui recoupent ceux traditionnellement occupés par la presse et les médias en général (aux Etats-Unis, 34% des blogueurs assimilent leur activité à du journalisme). Ainsi Christophe Grébert, avec son blog MonPuteaux.com, assume-t-il à l’échelle locale un statut de média d’opposition. Dans la même filiation mais moins centré sur la vie politique, Greblog.net (mon Grenoble) est l’équivalent blog d’un journal local (tout comme Nice Premium mis en ligne par l’association Le Vieux Nice), tandis que les divers blogs de quartiers qui fleurissent à Paris privilégient la fonction d’animation d’un bassin de vie – on peut également mentionner la naissance prochaine du blog collectif notrebordeaux.com.
encadré Vidéo en ligne et TV locale
Suite au déploiement de son réseau haut débit, la Communauté d’Agglomération de Périgueux vient de lancer en février 2007 CAP TV News, un journal vidéo mensuel consacré à l’actualité de la CAP.
Journalisme citoyen
Un dossier ne suffirait pas à recenser toutes les initiatives «citoyennes» en matière d’information sur internet, de l’initiative individuelle aux réseaux plus structurés comme chronique-locale.com. Sur Agoravox, un comité organisé en strates vise les articles soumis à publication, à la fois quant au contenu et à la forme, et fait respecter la ligne éditoriale – le site compte à ce jour dans les 9000 contributeurs bénévoles, avec des signatures comme Eric Laurent, Grand reporter à Radio France et au Figaro, sur le même plan que le reste des contributeurs.
Des outils à la portée de tous
Le numérique a conduit à une démocratisation sans précédent des outils d’expression: c’est le cas pour les outils de publication en ligne, avec des plateformes de blogs gratuites qui offrent des fonctionnalités dont ne disposaient pas les sites professionnels il y a seulement quelques années; c’est aussi le cas des appareils photos numériques (50% des foyers Aquitains équipés fin 2006). En termes d’usages, 49% des 15-29 ans (et 21% de la population tous âges confondus, source Diagnostic de l’Aquitaine Numérique, février 2006) envoyaient déjà des photos par mobile fin 2005 – les attentats de Londres ont amplement montré que le mobile désormais dans toutes les poches était l’outil privilégié du scoop «citoyen», au point que certaines rédactions équipent les journalistes de modèles multimédias évolués.
Une déontologie réservée à quelques uns?
Reste que si quelques journalistes se lancent dans l’aventure du média participatif (on peut citer Youvox, Cafebabel, Obiwi ou encore Rue89 lancé par trois anciens de Libé), la plupart des «journalistes citoyens» n’en ont pas le statut (voir notre encadré juridique), ni les obligations déontologiques. Le rapport remis au ministre de la Culture envisage un label de qualité de l’information en ligne qui n’est pas sans créer le malaise à l’heure où l’expression citoyenne témoigne d’un sentiment de cloisonnement des médias en place. Mais c’est également d’un risque pour la démocratie que parle Raphaëlle Bacqué (Le Monde, 19 février) lorsqu’elle s’inquiète du discrédit des journalistes relayé par des politiques trop heureux de se voir opposer un panel de simples quidams lors des grands débats de la campagne télévisuelle. Deux modèles s’affrontent manifestement en matière d’information comme de vie politique: entre participation et représentation, internet permet au moins d’envisager toute une gamme de modèles hybrides ou intermédiaires.
encadré juridique: Internet, des milliers de correspondants à la disposition des organes de presse
Internet permet à des non professionnels de contribuer directement aux sites de presse, sur des blogs ou des forums de discussion, voire par la mise en ligne de photos et de vidéos. Comment leur activité est-elle encadrée par le droit?
Le «e-correspondant» n’est pas un journaliste.
Selon l’article L.761-2 du Code du travail, le journaliste est celui ou celle qui collabore régulièrement dans le domaine de la presse ou de l’audiovisuel (cette définition s’applique également au pigiste sous réserve que les piges constituent l’essentiel de ses revenus). Le journalisme est défini comme occupation principale, régulière et rétribuée; le journaliste doit tirer de sa profession le principal des ressources nécessaires à son existence, et travailler pour une publication quotidienne ou périodique, française ou éditée en France.
Au vu de ces critères, le «e-correspondant» ne saurait être qualifié de journaliste. Il ne pourra donc pas bénéficier de garanties comme la dispense spécifique de divulgation de ses sources dans le cadre d’une procédure pénale (art. 109 § 2 du nouveau Code de procédure pénale).
Le «e-correspondant» est tout de même protégé par la liberté d’expression et de la presse
La presse est un terme multiforme dont le régime juridique relatif à la liberté d’expression s’étend à des domaines comme l’audiovisuel ou l’internet. Le «e-correspondant» bénéficie de cette liberté. Ne bénéficiant pas du statut de journaliste, le «e-correspondant» n’est cependant pas tenu de vérifier ses sources: nul besoin d’avoir «procédé préalablement à une enquête sérieuse empreinte d’un effort d’objectivité, telle qu’elle est attendue d’un journaliste professionnel».
Les «journalistes citoyens», comme on les appelle, n’en restent pas moins responsables. La loi sur la presse de 1881 et le droit commun s’appliquent à toute publication, blogs et forums de discussion y compris. Ainsi, l’auteur de propos peut être poursuivi pour diffamation, injure ou encore dénigrement. Dans ce cas, les conséquences sont graves. Outre l’indemnisation de la victime, il faudra retirer les propos du site et le juge pourra ordonner la publication de la décision en page d’accueil.
3. Recherche modèle économique
Le journalisme citoyen est-il rentable?
Les prédictions 2007 du cabinet Deloitte spécialisé dans les médias font du contenu utilisateur une tendance durable, mais le modèle économique n’est pas celui d’une rentabilité directe, plutôt celui d’un rachat ou d’un adossement à un groupe média classique, une opinion largement partagée par les acteurs les entrepreneurs de l’UGC (user-generated content) eux-mêmes. Le groupe californien McClatchy, ayant revendu son quotidien régional phare The Star Tribune 50% moins cher qu’il ne l’avait acheté en 1998, vient d’ailleurs de faire l’acquisition de deux médias citoyens, FresnoFamous.com et ModestoFamous.
Recherche petites annonces
Un site comme Craiglist, lancé à San Francisco par un particulier et désormais accessible pour 450 villes dans 50 pays, aurait cannibalisé 500 millions de dollars de revenus des journaux locaux américains alors que son propre chiffre d’affaires culmine à 30 millions de dollars: y mettre en ligne une petite annonce est pour l’essentiel gratuit, seules les annonces immobilières et les offres d’emploi dans les 6 plus grandes villes des Etats-Unis sont payantes – les services de ce type se multiplient en France, un véritable défi pour la presse quand on sait qu’un quotidien comme Ouest France, dont le niveau de rentabilité est inférieur à 5%, en tire 20% de ses ressources, explique Antoine de Tarlé, directeur général adjoint du groupe, dans sa contribution aux travaux de l’association En temps réel (octobre 2006). Autres menaces, Google et Microsoft se positionnent aussi sur le créneau des annonces classées dans le cadre d’une stratégie étendant du global vers le local leur emprise sur l’intermédiation, tandis que les acteurs publics locaux investissent le web 2.0 – la communauté d’agglomération de Périgueux lance un site de mise en relation, CAP Aide Partage, qui pourrait bien devenir l’autre mâchoire de la tenaille.
Vente ou publicité?
Début février, on a vu apparaître Congoo.com: l’idée est de proposer à ceux qui désirent de temps à autre accéder en ligne à des contenus d’information payants, de rassembler en un abonnement unique et économique 300 sources exigeant d’ordinaire chacune un abonnement spécifique. Peut-être un début de piste pour la commercialisation de contenus en ligne dans l’attente de solutions de micro-paiement à l’unité véritablement efficaces, mais à cela ne se limite pas le débat entre gratuit et payant. Les stratégies divergent notablement, au moins peut-on observer que le modèle dominant sur internet est celui de la monétisation du trafic par la publicité. Le secteur de la pub sur internet, s’il reste derrière les médias traditionnels, croît en France 5 fois plus vite: l’étude annuelle Internet Advertising Bureau France et TNS Media Intelligence vient de mettre en évidence une croissance de presque 50% du secteur sur 2006; avec plus de 2 milliards d’euros, il atteint 10% de la pub tous secteurs confondus et le nombre de nouveaux annonceurs y a progressé de 27%.
A qui profite la pub?
Internet a d’ores et déjà bouleversé le modèle économique des médias traditionnels en leur disputant la manne des annonceurs en ligne – voici que les mastodontes internet que sont Google et Yahoo! étendent au monde physique leurs ambitions de régies publicitaires: Google a lancé en novembre 2006 un partenariat avec une cinquantaine de grands journaux (dont le New York Times et le Washington Post) pour permettre à ses annonceurs internet de réserver des encarts papiers, et Yahoo! fait de même avec 140 quotidiens locaux. La radio n’est pas à l’abri, comme le montre le rachat par Google, début 2006, de Dmarc Broadcasting qui développe une solution de réservation en ligne de campagnes radio. En France, Kewego, plateforme de partage vidéo, offre quant à lui aux petits annonceurs de diffuser leurs spots sur 18 chaînes TV locales en plus de son propre site.
Rémunération au trafic
Paradoxalement, certains projets issus de la mouvance «journalisme citoyen» pourraient bien à terme rejoindre la généralisation du modèle publicitaire. Jay Rosen, professeur de journalisme à l’Université de New York, compte en effet lancer en avril 2007, avec le soutien financier de l’agence de presse Reuters, un site permettant à tout un chacun de financer un journaliste sur un sujet de son choix, sur le modèle de la souscription. De son côté, une des journalistes vedettes de ZDNet.com, devenue indépendante et poursuivant sa collaboration via un blog, vient de révéler qu’elle était rémunérée à la performance, en fonction du nombre de lecteurs qu’attiraient ses articles. Pas forcément une garantie de qualité ni d’indépendance de la presse, à bien y réfléchir.
interview de Jean-Claude Sire, responsable du développement à France 3 Aquitaine
«Les réseaux haut débits permettent d'explorer de nouveaux modes de diffusion à la demande»
France 3 Aquitaine est engagée au sein de France Télévisions dans une stratégie multimédia et même «global media» pour prendre possession des nouveaux moyens de diffusion à destination du client/citoyen, de plus en plus orienté vers des produits audiovisuels à la demande. La stratégie de France 3 se fonde sur 4 axes forts: internet, très haut débit, 3G, TVOD (TV on demand). France 3 Aquitaine est de ce point de vue précurseur et joue un rôle pilote, grâce au dynamisme de la région en termes de réseaux urbains à très haut débit et de cohérence globale des réseaux. On peut d'ailleurs noter que si France 3 Aquitaine se classe 9e des 13 divisions régionales de France 3 au titre de la population desservie, son site se classe quant à lui 4e pour la fréquentation.
Il y a deux ans, un partenariat technologique a été engagé avec Nalta Systems (Pau) pour le développement et le déploiement de NaltaVision, un outil de streaming vidéo qui permet la diffusion via internet des programmes en qualité numérique plein écran, 45 minutes seulement après leur diffusion hertzienne. La locale de Pau comptabilise 150 000 connexions depuis avril 2005 (l'équivalent en audience de 450 000 visionnages); celle de Périgueux, mise en ligne un an plus tard, compte déjà 50 000 connexions. Ces deux projets ont abouti grâce au soutien des communautés d’agglomération: d'ici à juin 2006, l'opération, unique à ce jour en Europe, devrait être étendue à la Communauté d'agglomération du BAB (Bayonne-Anglet-Biarritz) et à celle de Bordeaux (en relation avec le déploiement du réseau Innolia). Pour ce qui est de l'audience, il est notable que 25% des gens qui visionnent aujourd'hui sur internet les locales de Pau et de Périgueux le font depuis l'étranger.
Un autre débouché est la téléphonie mobile à haut débit (3G). La négociation des droits de propriété intellectuelle au sein de la rédaction de France 3 a abouti en février 2007, de nouveaux partenariats deviennent envisageables: là aussi, France 3 Aquitaine est pionnière et développe pour SFR une maquette destinée à tester la diffusion d'infos régionales via mobile – les pré-requis techniques ont d'ores et déjà été validés.
Le site internet évolue parallèlement depuis le début de l'année vers un portail interactif qui permet d'accueillir ce qui ne passe pas à l'antenne, voire d’envisager d’ici septembre 2007 la création d’une édition locale hebdomadaire là où le hertzien n'est pas adapté, comme dans le Lot-et-Garonne et dans les Landes.
interview de Jean-Claude Bonnaud, président du Directoire du quotidien Sud Ouest
«Il faut sortir de cette sinistrose [la baisse de la diffusion de la presse écrite, NDLR], il y a plus de complémentarité entre le numérique et le papier qu’on ne le dit»
Pour tirer parti de la complémentarité entre papier et numérique, il faut d’abord partir du journal, le 2e quotidien régional français, adossé à un véritable groupe multimédia: la marque est essentielle dans la déclinaison de l’information locale et régionale sur les nouveaux supports numériques. Nous croyons à la pérennité du papier (nous avons construit en 2001 un nouveau centre d’impression sur la rive droite de Bordeaux), mais nous devons aussi être capables de faire passer nos contenus d’information par internet, par le téléphone mobile.
450 000 euros seront investis en 2007 dans le cadre d’un plan sur 3 ans: la mise en ligne de la version 3 du site de Sud Ouest, qui doit devenir le grand portail régional d’informations, est prévue à l’automne. Le site actuel connait une fréquentation en forte progression, avec près de 4 millions de pages vues et plus de 310 000 visiteurs uniques en janvier dernier. Dans le même temps, nous ouvrirons un site le plus complet possible consacré aux résultats et classements sportifs, au plus près des clubs des villes et villages.
La plateforme de blogs de Sud Ouest sera prête en mars. L’interaction entre un journal et son public passait depuis longtemps par le courrier des lecteurs. Aujourd’hui, nombre d’entre eux réagissent directement par mail. Pour leur répondre et restituer leurs avis, voire leurs critiques, nous avons créé un poste de médiateur, dont la rubrique est publiée chaque samedi matin dans Sud Ouest. Bien entendu, le médiateur sera l’un des premiers à tenir son blog, comme d’autres journalistes de la rédaction.
À plusieurs reprises, nous avons pu mesurer le lien entre les lecteurs et leur journal. Lors des chutes de neige, nous avons reçu en quelques heures plusieurs centaines de photos prises dans toute la région après avoir lancé un appel sur le site. Internet doit également être pour nous un moyen supplémentaire de mise à disposition de nos publications. Un «feuilleteur» virtuel est en cours de test pour la consultation et la commercialisation en format Flash du journal, ainsi que la définition d’une politique commerciale pour des achats à l’article, des abonnements à une ou plusieurs éditions ou à nos suppléments.
Sud Ouest compte actuellement une rédaction internet de trois personnes. Mais c’est bien l’ensemble de la rédaction qui doit progressivement intégrer la dimension web. Je note d’ailleurs que des journalistes mettent en ligne des interviews audio, voire vidéo, dont des extraits sont publiés sur le papier. L’aménagement des locaux du nouveau siège de Sud Ouest, dans le quartier de la Bastide à Bordeaux (achèvement des travaux fin 2008), prendra en compte les évolutions nécessaires à ces développements. Pour autant, l’ensemble de nos projets numériques ne doit pas faire oublier que le papier reste le cœur de notre activité.
4. La presse expérimente
Le cas particulier du papier
De tous les médias, la presse est à la fois la première à s’être aventurée sur internet (pour des raisons de proximité des contenus: au commencement d’internet était le texte) et la première victime désignée, peut-être à tort, des bouleversements qui s’y produisent. Au moins note-t-on une accélération des expérimentations à l’échelle mondiale, qu’Eric Fottorino, Directeur délégué et Directeur de la rédaction du journal Le monde, invité le 13 février dernier à Bordeaux par la Société des lecteurs, résumait ainsi: «aujourd’hui, la proximité avec le lecteur est essentielle. Segmentation de la diffusion, déclinaison des contenus sur plusieurs canaux de diffusion, complémentarité entre papier et site web sont obligatoires.
Ouverture communautaire
Les sites d’information en ligne intègrent progressivement quelques outils technologiques, certains majeurs comme la possibilité de se créer un portail personnalisé via RSS (Time Magazine, Wall Street Journal), d’autres plus anecdotiques comme la transposition audio des articles par synthèse vocale (Washington Times, ZDNet) – le site de La Tribune permet aux abonnés d’annoter et de surligner les articles et d’en conserver une sauvegarde ainsi personnalisée. Mais l’évolution majeure réside dans l’ouverture des contenus à la communauté. Cela se traduit en particulier par la possibilité de commenter les articles («les faits sont sacrés, les commentaires sont libres» énonce la devise de Sud Ouest), comme sur le site de 20 minutes, de L’Alsace ou encore du Bien Public – un site institutionnel comme celui du Conseil régional d’Aquitaine s’engage également dans cette voie. Les plateformes de blogs s’inscrivent dans la même démarche, avec une conception exemplaire pour celle du Midi Libre et un bénéfice généralement sensible en termes de contenus et d’audience: Nielsen//NetRatings vient de révéler que les blogs des dix plus grands journaux américains avaient triplé leur audience entre décembre 2005 et décembre 2006, contre une croissance de seulement 10% des sites eux-mêmes.
Pluri-média
Si le lancement par l’Allemand Bild d’un magazine consacré à la vie des avatars de Second Life (The Avastar) ou l’ouverture par plusieurs sites d’information d’agences au sein de cet univers virtuel persistant font pour l’instant figure de démarches expérimentales, d’autres canaux sont en cours de banalisation, comme le fac-similé interactif au format Flash dont se dotent de plus en plus de titres – certains, comme e-France Magazine ou comme My Daily 10 (à destination des enfants, aux Etats-Unis) se lancent sous cette seule forme. L’Associated Press explore la diffusion des news sur la dernière console Nintendo, la Wii, tandis que le Times, notamment, sort une version spécifiquement adaptée à la consultation sur mobile. Le Figaro Magazine se lance quant à lui dans le podcasting. Cette tendance à la diversification des canaux de diffusion s’accompagne de recompositions du marché intégrant les grands acteurs TIC – en Hollande, l’opérateur télécom historique et le groupe de presse PCM Media viennent de se doter d’une filiale commune pour la création d’un gratuit national, Dag («Le Jour»): outre une distribution papier, il est prévu de le diffuser via internet et mobile, et sur les quelques milliers d’écrans connectés à l’internet équipant lieux publics, bars, trains et taxis dans le pays.
Fusion et polyvalence des rédactions
En France, les Echos testent la diffusion sur e-paper, un terminal d’affichage portable dédié mis à jour via internet. Eric Fottorino résume les enjeux: «le coût d’un journal est principalement lié à l’impression et à la diffusion. Toute technologie diminuant ces coûts sera regardée avec intérêt». Avec une incitation forte à faire se rapprocher les équipes papier et multimédia au sein des rédactions, autour de systèmes informatiques de production de contenus comme Méthode, de l’éditeur EidosMedia, qui intègre la gestion en amont de multiples canaux de diffusion. Les répercussions sur les rédactions en termes de métier comme d’effectif inquiètent les syndicats, ce qui annonce une année 2007 au moins aussi mouvementée que le fut pour le secteur 2006.
encadré Blogs de journaux
De grands médias nationaux comme Skyrock ou Le Monde ont ouvert leur plateforme de blogs pour cristalliser en ligne une communauté d’audience, drainer des contenus, des signatures et du trafic. La presse quotidienne s’illustre également dans l’exercice, avec une réalisation exemplaire pour MidiBlogs.com, lancé par le Midi Libre fin 2005. La plateforme héberge aujourd’hui plus de 2000 blogs régulièrement alimentés au sein d’une interface qui propose, outre une navigation thématique, de grands regroupements: les blogs de la rédaction, tenus par les journalistes du quotidien et bientôt ouverts à l’ensemble des collaborateurs du groupe qui s’engage dans une stratégie cross-média; les blogs des invités, personnalités locales et représentants de la société civile; les blogs politiques en cette période électorale; une zone mettant en valeur les dernier messages publiés, des rubriques humour, vidéo, etc. A noter, trois zones «blogs de villes» (13 blogs), «blogs de villages» (51 blogs) et «blogs de quartier» (6 blogs): souvent conçus en collaboration avec les mairies, ils sont l’équivalent au sein de la plateforme des rédactions locales du quotidien et constituent un axe fort de développement pour les mois à venir avec un démarchage systématique des municipalités.
Détail notable: une page du quotidien papier est consacrée à la reprise des meilleurs articles parus sur la plateforme – pas encore de scoop recueilli de cette façon, mais avec le temps… En tout cas, le service apporté à la communauté de lectorat est sensible dans les commentaires. Pour plus d’informations sur la démarche, Michel Pelamourgue, rédacteur en chef multimédia au Midi Libre et porteur du projet en tient la chronique sur son blog:
http://michelpelamourgue.midiblogs.com/les_blogs_et_la_presse_quotidienne_regionale/
Pour aller plus loin
Lessons From a Newsroom's Digital Frontline
Les enseignements qu'un journal de Virginie a tiré de ses expérimentations sur le web: ce qui marche... et ce qui ne marche pas, juillet 2006.
http://www.nieman.harvard.edu/reports/06-1NRspring/p53-0601-riley.html
Presse et internet. Une chance, un défi: enjeux économiques, enjeux démocratiques?Contribution d'Antoine de Tarlé, DGA du groupe Ouest France, dans la collection des Cahiers de l'association En Temps Réel, octobre 2006.
http://en.temps.reel.free.fr/cahiers/cahier26.pdf
Rapport Tessier "La presse au défi du numérique", février 2007.
http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapports/tessier/rapport-fev2007.pdf
e-media TidBits
Suivi des tendances des médias numériques par Poynter Online
http://www.poynter.org/column.asp?id=31
Value of Newspaper Media
Ressources statistiques et études sur la presse (Etats-Unis); elles montrent notamment que les journaux augmentent leur zone d'influence grâce à leur site internet.
http://www.naa.org/nadbase/
Where The Young Get The News
Présentation de la World Association of Newspapers à Paris les 16 et 17 février 2007 lors de la conférence co-organisée par l'UNESCO "New Media: The Press Freedom Dimension Challenges and Opportunities of New Media for
Press Freedom" - orientations des jeunes en matière d'information.
http://www.wan-press.org/IMG/pdf/background_paperEDITEDunescostyle.pdf
Quelques blogs à suivre pour qui s'intéresse aux médias (et notamment à la presse) à l'heure d'internet:
Demain tous journalistes? (Benoît Raphaël)
http://benoit-raphael.blogspot.com/
Mediacafé (Jeff Mignon)
http://mediacafe.blogspot.com/
L'observatoire des médias
http://www.observatoiredesmedias.com/
Micropersuasion
http://www.micropersuasion.com/
PRLand
http://prland.blogs.com/prland/
Et pour qui s'intéresse à la question vue sous l'angle de l'édition
La Feuille (avec notamment l'excellent Hubert Guillaud, rédac' chef d'Internet Actu)
http://lafeuille.blogspot.com/

