1. La technologie 2. Panorama/historique des offres 3. Le cadre juridique 4. Les enjeux Le lancement de l'offre TV ADSL de Free a précipité un mouvement général en ce début d'année 2004. Il ne s'agit cependant pas d'un effet de mode, mais d'un mouvement de fond, et qui vient de loin, comme en atteste par exemple la conférence TVoDSL qui s'est tenue à Paris en janvier de cette année. Un dossier exemplaire du brouillage des cartes actuel en matière de télécoms – ou bien doit-on parler de redistribution ?
1 ■ La technologie Une évolution technique naturelle Le rapprochement de la télévision et de l'ADSL, qui fait figure de révolution technique dans les offres des FAI qui se lancent sur le créneau, ne devrait pourtant pas surprendre. Lorsqu'en 1994 des travaux ont été entrepris pour établir les spécifications de ce qui allait devenir l'ADSL, il s'agissait précisément d'envisager les conditions de la diffusion via Internet d'un flux vidéo d'une qualité acceptable. => exemple de présentation de l'ADSL lors du salon IST98 à Vienne Comment ça marche Ce que l'on désigne par TV ADSL rentre dans la catégorie des télévisions sur IP (Internet Protocol), qui regroupe TV ADSL et télévision Internet, qui sont deux choses différentes (même si certains FAI semblent jouer sur la confusion, comme Club-Internet avec son offre LivePass ). la télévision Internet consiste à faire transiter par Internet un flux vidéo numérique, au même titre que n'importe quel autre type de données ; l'utilisateur, via son ordinateur connecté, a accès à n'importe quelle émission mise en ligne dans le monde ( quelques exemples , une chaîne thématique en ligne ). D'un point de vue technique , il ne s'agit que d'une application du streaming (capacité d'afficher un fichier multimédia, audio ou vidéo, au fur et à mesure de son téléchargement, sans que ce fichier soit au préalable intégralement téléchargé sur l'ordinateur où il est visionné). En tant qu'utilisateur , je me connecte à l'Internet avec un navigateur standard, je me rends sur le site de la télé Internet de mon choix, je choisis mon programme (qui peut être en direct ou en différé), et celui-ci s'affiche à l'aide d'un logiciel dédié, de type Windows Media Player, Quicktime Player, Real Player. Le type de connexion (ADSL, câble, RTC, satellite, WiFi…) utilisé pour se connecter à l'Internet est indifférent, seule sa rapidité conditionnera la qualité de la restitution vidéo. La TV ADSL se rapproche plus en fait de la télé classique (hertzienne, par câble ou par satellite) : il s'agit d'utiliser la capacité du réseau téléphonique à acheminer des données (ADSL) pour y faire passer un flux vidéo numérique. Sur la même ligne de cuivre transitent en fait trois signaux distincts, qui se partagent la bande passante : la voix (téléphonie classique), l'Internet par ADSL et la TV par ADSL. En pratique , l'opérateur achemine jusqu'au répartiteur téléphonique un bouquet de chaînes, et à partir de là la ligne téléphonique transporte jusqu'au domicile de l'abonné la chaîne qu'il souhaite regarder à l'instant t (la limitation en bande passante ne permet pas de faire passer plusieurs chaînes à la fois). En tant qu'utilisateur , je branche ma télé à un modem spécial raccordé à la prise téléphonique, et je navigue de chaîne en chaîne de façon tout à fait classique à l'aide d'une télécommande spéciale. Seule limitation : il n'est pas possible de regarder un programme tout en en enregistrant un autre sur son magnétoscope, ni de brancher plusieurs télés dans la maison, chacune retransmettant un programme différent. => en savoir plus : une fiche technique de la Fondation Internet Nouvelle Génération , avec notamment un aperçu des perspectives offertes par le très haut débit dans le cadre de Pau Broadband Country. => la TV ADSL en 12 questions : le point de vue de l'utilisateur, par ZDNet => comment ça marche ?, le dossier technique mis en ligne par l'offre TPSL Schéma synoptique simplifié de la diffusion TV
2 ■ Panorama historique des offres En France, Free a pris tout le monde de vitesse … en proposant dès le 1 er décembre 2003 la TV ADSL dans le cadre de son offre « t rip le play » (téléphone, Internet, TV) associée à la Freebox. Celle-ci permet l'accès à 26 chaînes gratuites, plus 28 chaînes payantes à option. On note l'absence de TF1 et M6, qui représentent pourtant 35% de l'audience TV cumulée (mais une décision du Conseil supérieur de l'audiovisuel – CSA – fin janvier indique que cette situation ne devrait pas durer , cf. plus bas « Cadre juridique »). Cette offre est accessible dans toutes les zones dégroupées, soit une vingtaine de grandes villes – ce qui correspond d'ores et déjà à 100 000 abonnés Freebox et constituerait un marché potentiel de 30M de personnes. Objectif : 600000 abonnés Freebox d'ici fin 2005 (Journal du Dimanche, 14 mars) => le lancement de l'offre , mis en perspective, par ZDNet France Télécom et TF1 réagissent deux semaines après … en commercialisant l'offre TPSL dans le cadre du kiosque MaLigne TV de FT. Ce service n'est pour l'instant accessible qu'à Lyon, mais son extension est prévue pour Paris fin mars, et à l'ensemble des grandes villes françaises « courant 2004 ». L'offre comprend les 48 chaînes de TPS, plus un service de vidéo à la demande (VOD – video on demand). Objectif : 50000 abonnés sur 2004 (seulement 800 à Lyon au 25 février – Les Echos) => présentation de l'offre par FT => le lancement de l'offre , mis en perspective, par le Journal du Net Canal+ et LDCom (n9uf telecom) suivent Il s'agit de diffuser par ADSL le bouquet CanalSatellite. L'offre est accessible à Marseille depuis le 22 mars, et sera étendue à Paris et les Hauts-de-Seine le 17 mai, puis à la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne, et les villes de Lyon, Nice, Toulouse, Strasbourg dans le courant de l'année. Canal+ mise sur 75 000 abonnées à CanalsatDSL d'ici la fin 2004. Un point notable : le partenariat Canal+/LDCom ne prévoit pas d'exclusivité, à Paris l'offre sera également diffusée via FT. => détail de l'offre CanalSatDSL => le lancement de l'offre , mis en perspective, par le Journal du Net Tiscali s'apprête à en faire autant … sous la pression de l'évolution du métier de FAI, et s'oriente vers la fourniture de services haut débit. L'offre, encore très floue, s'organise autour d'un « Home Video Club », qui donnera dans un premier temps (juin 2004) accès à un service de vidéo à la demande (env. 1000 titres), puis dans un second temps (septembre 2004) à la TV ADSL proprement dite. => le lancement de l'offre , mis en perspective, par NetEconomie Au final, un panorama français peu lisible pour le consommateur Les diverses offres sont difficiles à comparer : toutes ne sont pas disponibles partout, ni n'exigent les mêmes pré-requis techniques. Mais surtout, la confusion des genres qui préside aux alliances entre fournisseurs d'accès, bouquets TV et opérateurs télécoms se retrouve dans les contenus proposés (programmes TV, Internet, téléphonie) comme dans la facturation (souvent double, voire t rip le). => l'avis de l'UFC Que Choisir , en date du 15 mars 2004 => pour aller plus loin : Le Journal du Net propose un panorama européen de la télévision ADSL
3 ■ Le cadre juridique Redevance Pas de redevance pour la TV ADSL – panorama de la redevance par ZDNet Trois acteurs (au moins) pour dire le droit La TV ADSL illustre parfaitement la tendance observable dans de nombreux domaines TIC à l'interpénétration des problématiques juridiques et à la redistribution des rôles entre les différentes autorités compétentes. Fin 2003, le CSA s'est déclaré compétent pour statuer sur les questions relatives à la TV ADSL. L 'ART (Autorité de régulation des télécoms) est bien évidemment également habilitée à donner un avis. C'est devant le Conseil de la concurrence que seront tranchés les éventuels litiges. Le CSA : must carry et must offer Sollicité par Free qui s'était vu refuser la possibilité de diffuser dans le cadre de son offre les chaînes TF1 et M6 (actionnaires principaux de TPS, concurrent direct avec son offre TPSL), le Conseil de la concurrence a sollicité l'avis du CSA , qui a tranché en faveur de Free en rappelant que « les titulaires d'une autorisation hertzienne terrestre ne peuvent mettre aucun obstacle à la diffusion la plus large possible de leurs chaînes » (principe de must offer ). Symétriquement, tout acteur qui se lance dans la diffusion TV est soumis à la règle du must carry , qui l'oblige à diffuser les chaînes hertziennes classiques, ainsi que TV5. L'ART : pas de régulation « a priori » En décembre 2003, lorsque FT a rendu publique son offre de TV ADSL, plusieurs concurrents ont écrits aux pouvoirs publics pour dénoncer le risque que FT puisse étouffer la concurrence, et demandé une régulation. L'ART, par la voix de son président Paul Champsaur le 20 février 2004 , a signifié que la TV ADSL ne relevait pas d'une régulation préalable, mais que celle-ci serait envisagée au fur et à mesure de l'observation du marché, si des entraves à la concurrence étaient effectivement constatées – le motif invoqué est le même que pour la liberté (y compris tarifaire) laissée dans un premier temps à FT pour développer son offre ADSL : il s'agit d'un service innovant, tel que défini par la Commission européenne. En clair, FT a toute latitude pour proposer une offre de TV ADSL sur le réseau téléphonique dont il conserve une maîtrise significative (on peut par exemple noter que l'offre MaLigne TV n'est pas techniquement compatible avec le dégroupage…). Néanmoins, FT pourra être sanctionné « a posteriori » par l'ART en cas de pratiques déloyales. Conseil de la concurrence : les grands principes Les polémiques autour de la TV ADSL (nos amis juristes n'ont pas fini de plaider, cf. plainte de LDCom contre FT : les bisbilles autour de l'ADSL en général vont connaître un regain d'intensité sur ce nouveau terrain) s'inscrivent dans un contexte législatif pour le moins chargé. Sans entrer dans le détail, on ne peut que constater la coïncidence du mouvement des opérateurs et des FAI avec l'actualité de la transposition du paquet télécoms européen dans le droit français et la discussion de la LEN (loi pour la confiance dans l'économie numérique). Pour rendre ses avis, le Conseil de la concurrence devra interpréter le principe de neutralité qu'invoquent les différents acteurs pour faire valoir leurs droits antagonistes. Lucien Rapp consacre à la question un excellent article dans Les Echos en date du 1 er mars ( archives en ligne payantes ). Pour résumer, le principe de neutralité recouvre deux notions :
Et les contenus ? C'est le droit relatif à la propriété intellectuelle qui s'applique à la diffusion des programmes : un domaine où les acteurs entrants sur le marché de la TV ADSL vont devoir très vite acquérir les compétences et les réflexes nécessaires : ainsi les producteurs audiovisuels arguent-ils de ce que les contrats qui les lient aux chaînes diffusées via ADSL ne mentionnent pas cette possibilité, et tentent-ils d'entrer dans le jeu déjà complexe des négociations entre chaînes, diffuseurs classiques, FAI et opérateurs télécoms.
4 ■ Les enjeux Modèle économique et jeu des acteurs L'intérêt pour la TV ADSL des divers acteurs entrants de ce début d'année 2004 n'est pas nouveau. Il y a un an exactement, Reuters publiait une dépêche annonçant les bouleversements actuels. C'est qu'il semble bien qu' un modèle économique viable existe , en particulier dans le cadre des offres triple play associant téléphonie, Internet haut débit et TV ADSL. Néanmoins, le jeu des acteurs mobilise des considérations stratégiques qui rendent cette question presque secondaire. Dans le cas de Free, si la perspective de sa mise en bourse début 2004 a déterminé le minutieux minutage de son opération de communication à double étage (clients et actionnaires), il s'agit également de lancer contre FT une offensive visant à accélérer le dégroupage dans les zones éligibles (50% de la population française). La réaction de FT vise à maintenir à la fois son emprise sur la paire de cuivre et la rentabilité de celle-ci, tout en s'opposant au dégroupage (incompatibilité technique). Quant aux autres FAI et opérateurs, ils ne peuvent tout simplement pas se permettre de ne pas proposer une offre équivalente, sous peine de se voir disqualifiés, y compris sur leur prestation de base. Les bouquets de chaînes, pour leur part, doivent investir ce nouveau champ de bataille dans la course aux abonnés qui fait déjà rage sur le câble et le satellite. Etroitement lié à ces questions, aussi, le dossier de la téléphonie sur IP, qui représente un enjeu commercial non négligeable pour les FAI désireux d'étendre leur gamme de services directs au consommateur. => la lettre de l'AVICAM (Association des villes pour le câble et le multimédia) de janvier-février 2004 consacre un article particulièrement éclairant à cette question, sous le titre « TV sur ADSL : service innovant ou renforcement des positions dominantes » (pages 5-6) Convergences Les choix techniques qui ont présidé aux premières offres de TV ADSL (pas de centralisation/répartition du signal au niveau de l'ordinateur, mais raccordement direct de la TV au modem) paraissent remettre en cause la notion de convergence vers un terminal domestique unique et aller à l'encontre des initiatives de type Windows Media Center , etc. (se reporter à l'AECinfo n°28 ). Tout n'est pas joué en la matière, mais il convient de noter que la véritable convergence s'opère ailleurs, dans l'intégration verticale des opérateurs économiques : les cartes se brouillent de plus en plus dans jeu des alliances (souvent éphémères) entre fournisseurs de contenus, prestataires d'acheminement et opérateurs d'infrastructures, mais il semble bien qu'il ne s'agisse que d'une première étape vers une possible et complète redistribution des rôles, FT pouvant par exemple de rompre un partenariat contraignant avec le leader TPS pour proposer son propre bouquet de chaînes et gérer directement l'intégralité de la relation client. On se rappellera à cet égard l'intervention de Thierry Breton , fin 2003, où l'ambition affichée était de mettre l'image au service "de l'émotion et du lien social", "de l'information et des loisirs" et "de la vie pratique". Vaste programme, surtout pour un opérateur télécoms… => l'intervention de Paul Champsaur, président de l'ART, sur le thème « Télévision sur ADSL : simple réseau de distribution ou facteur de recomposition du marché ? » (21 mars 2003) => sous le titre « Abattre les murs dans les Télécoms », BusinessWeek publiait le 2 mars 2004 un article particulièrement riche sur cette question en se fondant sur l'analyse de la situation américaine. L'article constate qu'une redistribution est bien entrain de s'opérer entre les différents acteurs, sous la forme d'une bataille centrée sur le service au consommateur final et non plus sur la chaîne technique de la fourniture de ce service et ses acteurs actuels, chacun d'entre eux essayant de s'approprier les rôles des autres pour acquérir une maîtrise complète de la chaîne de création de valeur. Avec pour conséquence une convergence centrée sur le service (à la Procter & Gamble ) et non plus sur le terminal. Dans un premier temps, le consommateur serait le grand gagnant, en attendant que la guerre pour le conquérir s'apaise, les nouvelles positions des uns et des autres s'étant stabilisées. D'où l'enjeu d'une régulation éventuelle dans un contexte en mutation rapide. => Microsoft pointe le bout de son nez : Microsoft leader sur tous les médias (Silicon.fr, 18 mars 2004) – Télé sur IP : Microsoft organise son offensive (Journal du Net, 2 mars 2004) Quel avenir pour la TNT ? La Télévision Numérique Terrestre consiste à numériser les programmes télé avant de les diffuser par voie hertzienne (elle s'oppose en cela au câble et au satellite), ce qui les rend accessibles à n'importe quel téléviseur au prix de l'installation d'un boîtier numérique. Son lancement est prévu au printemps 2005, avec un nombre de chaînes nationales gratuites supplémentaires qui s'est réduit comme une peau de chagrin, passant de 6… à 1. Les avis des analystes divergent quant à l'impact de la TV ADSL sur la future TNT. On peut toutefois observer que son principal détracteur, Philippe Lelay, préside à la destinée de TF1, actionnaire principal de TPS qui vient de lancer avec FT l'offre TPSL et qui avait promu l'expérimentation de DreamTV . => le dossier consacré à la TNT par le CSA (mis à jour le 26 février 2004) => « Comment sauver notre TNT de l'humiliation ? » (Electronique International Hebdo, 4 mars 2004) Quels contenus ? Si l'on peut d'ores et déjà pronostiquer que les offres de TV ADSL devraient contribuer au développement de l'ADSL (on atteint des débits de 5,5 Mb/s en zone dégroupée avec la Freebox), on peut néanmoins s'interroger quant au véritable bénéfice pour l'utilisateur final et ses répercussions sur les modes de consommation. Les offreurs de TV ADSL mettent en avant la multiplication des chaînes (rien de nouveau par rapport au satellite et au câble), mais également la vidéo à la demande (VOD), c'est-à-dire la possibilité de regarder un programme en différé ou de « louer » un film au catalogue pour le regarder au moment de son choix. La VOD fait un peu figure de serpent de mer en matière de télévision, mais nul doute que son succès amènerait de profondes modifications des modes de consommation, ceux-ci devenant de plus en plus individualisés et venant remettre en question la logique de grossistes en programmes des grandes chaînes confrontées à un public de moins en moins captif. L'offre actuelle, dont le positionnement marketing ne repose que sur la réplication des logiques TV traditionnelles, reflète bien le dilemme auquel sont confrontées ces chaînes, obligées d'investir ce nouveau canal de diffusion pour occuper le terrain sans pour autant s'être préparées à offrir de nouveaux contenus. Quelle rémunération des contenus ? Parallèlement, les créateurs de contenus audiovisuels, confrontés aux mêmes difficultés que leurs collègues de l'industrie musicale en matière de piratage , ne peuvent qu'observer avec intérêt les initiatives de TV ADSL : tout en permettant une consommation plus individuelle, celles-ci s'accompagnent en effet de solutions techniques en matière de gestion digitale des droits de nature à préserver pour un temps le modèle de la propriété intellectuelle qui leur a permis de voir le jour. Qui plus est, la technologie IP mise en œuvre pour délivrer le programme au téléviseur permet d'envisager un profiling exact des habitudes de consommation de chaque téléspectateur. Médiamétrie, interrogé, répond qu'une telle démarche n'est pas envisagée et que le procédé d'études par panel devrait être étendu à la TV ADSL En cas de boom de la TV ADSL , on voit mal cependant les régies publicitaires ne pas déployer la même ingéniosité que les as du marketing Internet. => pour aller plus loin :
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